Article rédigé par Anne Malherbe, historienne, critique d'art et curatrice, publié sur son site occhiata-studio.art. 2018.

 

"Le travail de Tudi Deligne a été remarqué à plusieurs reprises (prix du Salon DDessin en 2016, exposition personnelle à la Fondation Salomon en 2017), ce qui n’est pas pour surprendre : c’est un défi au genre même du dessin, échappant aux catégorisations. Jouant avec des effets de net et de flou, de loupes, de pleins et de vides, ce travail, d’une grande virtuosité, est mis au service du non-voir. Il s’agit en effet de compositions au sein desquelles le regard qui croit reconnaître un détail est aussitôt démenti.  L’œil cherche à s’ajuster à une reconnaissance des images qui ne se produit jamais. Cette impossible mise au point nous met face à un continuum de fragments ou peut-être plutôt d’infra-images, libres d’interprétation. D’aucuns y voient une critique des images, d’autres un monde post-apocalyptique, un univers désintégré. Peut-être s’agit-il du revers de notre monde visible. A force de vouloir le contenir intellectuellement, nous finissons par nous y arracher les yeux."

Anne Malherbe

Article rédigé par Anne-Claire Plantey, critique d'art, publié sur son site Artefact Magazine.

"Tudi Deligne est un jeune artiste franco suisse né en 1986. Il vit et travaille à Paris. Issu de l’ Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg il investit le medium dessin par le biais de crayon de couleur, essentiellement noir.

 

Les dessins de Tudi Deligne captivent et interrogent. On a tout d’abord du mal à les identifier en tant que tels, tant la virtuosité de ce dessinateur « obsessionnel » trouble les frontières avec l’outil photographique.
Les éléments qu’il choisit et extrait du flux internet pour les recombiner en association libre, donne à voir un monde singulier qui se joue des paradoxes: abstraction pourtant curieusement figurative, univers d’extrême contraste où le sombre abyssale dévoile des lieux traversés par la lumière la plus éclatante. Une lumière surnaturelle qui confèrerait même au sublime de l’ultime « illumination ».

 

Oscillant entre le mystique, la gravure 17éme, l’évocation d’une austérité moyenâgeuse, la guerre des tranchées, la flore aquatique et la pixellisation d’un agrandissement incertain devenant trame et matière, tout concourt à scruter les milles détails qui surgissent pele mele de ce magma poétique autant qu’angoissant.

 

C’est dans un monde végétal que l’on se trouve propulsé comme la toile de fond d’un paysage malgré tout urbain, car la trace humaine est perceptible. S’il n’apparait point ici en tant que tel, ses constructions et organisations de pierres témoigne pourtant de son passage.

 

A la galerie Mariska Hammoudi, – galerie qui promeut  la jeune création figurative -, cette énigmatique série « sans nom », nous permet de découvrir les dernières oeuvres, plus abouties que jamais, par l’artiste. Elles constituent les différents pans d’un tout, sans être narratives pour autant. Jamais la notion de frontière n’a été pousser plus avant par Tudi Deligne. Ses fameux flous photographiques créent une brume mystérieuse qui ôte toute délimitation et nous maintient avec jubilation dans l’ambiguïté la plus ténue. Le monde des images,des signifiants et des agencements se dérobe. Il nous oblige ainsi à appréhender différemment, à ne pas vouloir circonscrire la vérité du tangible et à accepter avec humilité toute la puissance de son mystère."

Anne-Claire Plantey

Texte de Jens Emil Sennewald, critique d'art, publié dans le catalogue du 55ème Salon de Montrouge. 2010.

 

 

Forme inconsciente

 

« Penser veut dire être instruit par ce qui apparaît devant le penseur. »

Otto Antonia Graf

 

L’écrivain Heinrich Von Kleist publia en 1810 dans les Berliner Abendblätter un texte titré « Sur le théâtre de marionnettes ». Sous la forme d’un dialogue, il expose que la conscience corrompt la beauté d’une grâce in- nocente. Un thème que Tudi Deligne reprend: « J’aimerais par mon travail parvenir à des images qui échappent au contrôle conscient, qui développent leur propre vie » dit-il. Bien sûr, on ne peut plus accéder directement à l’innocence de la forme inconsciente, cela exige au contraire un travail intense « du moindre détail », explique-t-il. Kleist formula la sortie du paradis perdu d’une beauté qui s’oublie elle-même dans une métaphore obéissant aux lois mathématiques: «Mais tout comme l’intersection de deux lignes située du même côté d’un point se retrouve soudain de l’autre côté après avoir parcouru l’infini, de la même façon c’est lorsque la connaissance a pour ainsi dire parcouru un infini que la grâce est retrouvée. » Tudi Deligne aussi emprunte ce chemin. Tandis que Kleist devait se frayer un chemin à travers le monde pour retrouver l’entrée du paradis perdu, Tudi Deligne se fraye un chemin à travers le monde des images en dessinant. Il n’accède pas ainsi à l’innocence de la forme, mais sans doute à la structure des images. Constituées en partie d’allusions à des gestes picturaux bien connus, comme dans les bandes dessinées, elles puisent dans un tas de débris. Inutile d’espérer vouloir mettre en ordre ce tas, l’histoire nous pousse en avant vers de nouvelles images. La sortie que trouve Tudi Deligne de ce progrès irrésistible conduit à la conscience des images. « Je dessine très lentement, je donne aux images le temps de se développer, parfois je perds totalement la vue d’ensemble d’un dessin, tellement je me laisse prendre par le détail.», explique-t-il. Il n’arrive pas toujours à atteindre ce qu’il cherche par cette méthode du dessin lent, « comme un mandala en arrière », « mais parfois les images ont leur propre vie, deviennent autre chose, quelque chose que je ne pouvais pas prévoir. » Les dessins de Tudi Deligne ne renient pas l’influence des travaux de Öyvind Fahlström eux aussi ancrés dans la bande dessinée. Il est également impressionné par « la capacité de Philip Guston à donner forme au chaos », il cherche comme lui le « type de frisson, de tremblement du c’est moi? J’ai fait ça? » Après une série
de dessins de grand format, dont la forme ronde rappelle effectivement le mandala, qui puisent, en le déstructurant, dans l’univers de la littérature graphique, il est passé à un travail photographique. « Des instantanés », des images de l’instant. Tudi Deligne dessine, après une analyse poussée, ce que Francis Bacon entendait par « le cri plutôt que l’horreur ». Ces images tirent leur assurance du rapport qu’elles entretiennent avec elles-mêmes: elles échappent au contrôle de la conscience qui les produit, et en même temps elles enferment celle-ci dans l’irrésistible processus de création des images.

 

J. Emil Sennewald

Traduction: Catherine Laubier